Mémoire, mémoire… rappelle-toi bien de mes souvenirs !

gearsJ’ai la mémoire qui flanche
J’me souviens plus très bien

comme le chantait Jeanne Moreau

Sans mémoire, nous serions perdus, cherchant sans cesse nos mots, nos proches, nos objets du quotidien… Rien n’est plus frustrant que d’avoir le mot sur la langue et que rien n’en sort.
Quand on apprend une langue étrangère, c’est la mémoire qui joue un grand rôle, non pas parce qu’en apprenant par cœur, nous pourrions être capables de parler une langue, tel le champion de Scrabble Nigel Richards le prouve ; mais parce qu’elle agit de manière à ce que le fait de parler cette langue devienne plus naturel et fluide. En effet, cette mémoire que nous avons musclée devient alors plus réactive et nous permet de faire des connections afin de communiquer dans une langue étrangère.

Il est utile de s’interroger sur la mise en action des systèmes de mémoires dans le cadre de la classe de FLE. Par quelles activités et dans quel environnement peut-on favoriser ses mémoires pour l’apprentissage d’une langue ?

“La mémoire. Qu’est cette mémoire ? C’est ta richesse, ton avoir. C’est tout ce que tu peux et pourrais imaginer. C’est aussi le rêve.” (Philippe Métayer)

La mémoire serait donc le processus mental de la conservation de l’information acquise dans le but de l’utiliser ultérieurement. Dans notre langage courant, nous parlons de mémoire à court terme et à long terme. Nous avons besoin des deux qui se complètent. Cependant, la mémoire ne se limite pas à ces deux conceptions.

D’une manière plus intuitive, la mémoire englobe aussi les souvenirs, notre expérience et ce qui touche tous les sens. La madeleine de Proust nous rappelle que le fait de se souvenir fait référence aux émotions, mêmes lointaines qui resurgissent. (A écouter, l’émission de France Inter, « ça va pas la tête » Quand la madeleine de Proust permet de mieux nous connaître et une fiche pédagogique à venir sur l’olfactothérapie, une thérapie qui fait appel aux souvenirs des odeurs pour guérir les maux.)


Les systèmes de la mémoire en classe de langues

Nous aurions 5 systèmes de mémoires selon le modèle Mnésis (Modèle néostructural intersystémique). Je vais vous les présenter et vous proposer des activités ou ambiances pouvant les intégrer en classe de langue.

Celle du travail, c’est la mémoire du court terme. Elle nous sert au moment présent dans tout ce que nous faisons verbalement ou non. 7 serait ce chiffre magique, 7 éléments que nous pourrions retenir simultanément grâce à cette mémoire. En classe, vous pourriez muscler cette mémoire chez vos élèves avec des listes de 7 mots ou expressions. Le blog de FLE des Champs propose une activité avec les listes. Faites des jeux qui nécessitent de la rapidité, des jeux en équipe et de mémorisation rapide.

Les mémoires sémantique et épisodique sont les mémoires à long terme. La sémantique est la mémoire « du savoir et de la connaissance ». C’est tout ce que nous retenons du monde qui nous entoure tout au long de notre vie selon nos expériences, rencontres, etc. tout en incluant la connaissance générale du monde. L’étude de la discipline dite « culture générale » en cours favoriserait donc cette mémoire. Dans ce cadre, plus que l’aspect linguistique c’est celui du culturel qui prend de l’importance ; il faut alors proposer des sujets qui intéressent les élèves, pour sortir du livre, sortir des sujets habituels pour proposer des thèmes historiques, géographiques, culturels (littéraires, cinématographiques, graphiques, etc.) qui peuvent leur apporter de nouvelles connaissances, ou encore des thèmes demandés par les étudiant.e.s

L’épisodique est la mémoire des souvenirs, des moments passés que nous (nous) racontons. Les photos peuvent nous y aider par exemple. Cette mémoire se construit au fur et à mesure de vos classes, en début de cours en rappelant ce qui a été fait précédemment (un membre de la classe peut s’en charger) mais également en faisant des liens entre vos cours, en créant un « fil rouge », en mettant en place des routines, en mentionnant « nous avons vu cela la semaine dernière, etc. ». Il faut aller chercher cette mémoire, la stimuler. Demandez par exemple à vos élèves de ramener des objets souvenirs, des photos afin de les présenter en classe dans l’objectif de raconter un événement passé à l’oral, qui se traduirait à l’écrit par un récit, une lettre à un.e ami.e., une histoire grâce à l’application Storybird, par exemple (et sur Ipad : Tellagami et bien d’autres).

Quant à la mémoire perceptive (ou sensorielle), elle fait appel aux cinq sens. C’est par eux que nous nous souvenons d’une odeur, d’une personne par ses traits physiques ou encore du chemin pour aller à la boulangerie. En classe, varier les supports stimule cette mémoire; faites appel à la vue par des images, des vidéos, au son par des émissions de radio ou encore des vidéos. Souvent, le recours aux sens en classe se limite à ces deux-là. Pourquoi ne pas exploiter les autres ?! Avec le toucher, en faisant deviner des objets dans un sac sur un thème. Quand c’est le moment de parler « vêtements », on peut apporter des vêtements « Touchez, ça c’est de la laine ou encore ce pull est en laine ». Le goût par des ateliers cuisine, plateau dégustation… L’odorat, faites élire dans votre classe le meilleur parfum ! Vous pouvez aussi allier ce sens au goût, essayez avec du fromage, vous aurez du succès !

Et enfin, la mémoire procédurale, ce sont nos automatismes, nos gestes appris que nous faisons naturellement comme marcher, nager, conduire, etc. . Apprendre une langue est un savoir procédural, donc qui fait appel à cette mémoire. L’apprenant.e quand il et elle s’exprime doit recomposer son savoir en le verbalisant (ou par l’écrit) selon les règles apprises.

souvenirphoto


Considérer la mémoire comme vecteur d’apprentissage

Si nous pouvons aborder la mémoire sous l’angle de l’associationnisme (courant behaviouriste), du cognitivisme et de la neuropsychologie, celui du cognitivisme s’associe le mieux pour l’apprentissage d’une langue étrangère.

Considérer la mémoire comme vecteur d’apprentissage s’inscrit donc dans ce que Krahen appelle la conscientisation de l’apprentissage, ce processus conscient et intentionnel. L’élève apprend en connaissance de cause et participe ainsi activement à son apprentissage, ce qui lui donne une meilleure vision de ses progrès.

Anderson nous parle de processus cognitif dont fait partie la mémoire déclarative et la mémoire procédurale. La procédurale, expliqué ci-dessus, est très importante puisqu’elle met en valeur les processus qui permettent aux élèves d’acquérir des savoir-faire. En effet, connaître l’objectif d’une activité ou d’un cours ainsi que les moyens mis en œuvre pour y arriver donneraient à l’apprenant.e la capacité de mieux mémoriser et de mieux appliquer la nouvelle information apprise, qu’elle soit lexicale, grammaticale, phonétique, etc. .

Ainsi, lorsque l’objectif d’une classe est d’expliquer le passé composé, sa construction et son usage, l’action de verbaliser en « Si je veux parler de ce que j’ai fait hier, je vais utiliser le passé composé. Pour construire ce passé-composé, je vais devoir choisir un auxiliaire. Puis, … » et le fait de tracer un itinéraire permettra à l’apprenant.e de visualiser ce chemin pour arriver au passé composé. Avec le temps et la pratique, ce chemin dans sa tête se fera automatiquement.

La mémoire va entrer en jeu pour l’auto-correction. L’élève, en s’apercevant de son erreur va faire appel à sa mémoire pour trouver le bon terme ou la bonne construction afin de produire un discours correct.

La mémoire nous sert dans la remobilisation du lexique, que ce soit en compréhension ou en production, si celui-ci est attaché à un contexte, nous nous en souviendrons mieux.


Des stratégies pour favoriser la mémoire

La métamémoire est un élément essentiel pour l’apprenant.e, elle lui donne la clé de son apprentissage. Elle sert à ce que l’apprenant.e puisse connaître le fonctionnement de sa mémoire, de quelle manière il et elle apprend le mieux.

Quelques trucs pour muscler sa mémoire :

Relire ses cours le soir avant de dormir.
Les moyens mnémotechniques, dont le fameux Mais Où Et Donc Or Ni Car …
Les auto-évaluations : ce que je sais / ce que j’ai appris
Les post-it
Les listes
Les jeux (Application gratuite PEAK, par exemple)

Les exercices structuraux peuvent être un leurre dans la fixation d’une règle si la procédure pour résoudre l’exercice est différente de la règle même… Avoir recours à ce type d’exercice nécessité une prudence de l’enseignant.e.

Le neuropsycholoque Michal Merzenich nous dit que la mémoire avance par palier, il ne faut donc pas se décourager. Nous pouvons associer cette image avec celle du « gratte-ciel » de Alain Lieury, selon lui apprendre selon un plan, catégoriser permet de mieux restituer la mémoire. Il nomme aussi la mémoire auxiliaire, c’est-à-dire la vocalisation de ce que l’on apprend. Sans tomber dans de la simple répétition « bête et méchante », celle-ci peut être nécessaire dans un objectif précis comme la correction verbo-tonale. (voir l’exemple de Philippe Mijon)

Le psychopédagogue Alain Sotto propose une « procédure » afin de mieux mémoriser. Elle se compose de trois étapes : la concentration, la visualisation et le projet.

La classe est un moment particulier où les élèves interagissent dans une langue qui n’est pas encore la leur. Prévoir des moments de concentration leur donnerait une meilleure attention comme le sont les exercices de concentration en classe et en français, ou encore le fait de retenir l’attention des élèves par la voix, la variété des supports, la visualisation par association, les cartes heuristiques, associations d’images, exercices de classification…

Lieury montre aussi qu’une image ne sera retenue par l’apprenant.e que si celle-ci est accompagnée d’un mot. Les traditionnelles flashs cards peuvent être mise au goût du jour avec par exemple « Deux types de personnes». Il est possible de créer des imagiers ou albums photos avec des sites comme Flickr et encourager les étudiant.e.s à les commenter, à y associer des mots, des émotions ou tout ce qui pourra être en rapport avec vos objectifs d’apprentissage.

L’aspect linguistique travaillé doit faire partie d’un tout. En contextualisant dans un projet, en donnant des repères, le vocabulaire appris ou la règle de grammaire s’illustrera. Le numérique est un outil favorisant cette notion de projet. En effet, créer le blog de la classe, utiliser les réseaux sociaux marquent les esprits. Le journal de bord (avec les plateformes pédagogiques comme Moodle) est une démarche individuelle tout en étant ancrée dans le collectif de la classe, lui donnant un contexte et un but. Là encore la perspective actionnelle prônée par le CECRL a toute sa crédibilité.

Voilà quelques idées, sorties de mes lectures de plage (et quelques recherches aussi ;-).

N’hésitez pas à laisser des commentaires, et pensez-y à cette mémoire, qu’on oublierait presque ! Et qui sait, en travaillant la mémoire en classe, vous ferez certainement de belles découvertes !

Merci à Ritchard pour la suggestion d’articles et Lucie pour la relecture.

Sources :

A feuilleter :
« La mémoire est-elle encore utile ? » Magazine CLES, août-septembre 2015, numéro 96, pages 38-53

Sites web :
INSERM : 
http://www.inserm.fr/thematiques/neurosciences-sciences-cognitives-neurologie-psychiatrie/dossiers-d-information/memoire

Le Fonctionnement de la mémoire : http://www.parcoursduloupblanc.com/blog/fonctionnement-memoire/

A écouter :
France Inter, ça va pas la tête, jeudi 30 juillet 2015
http://www.franceinter.fr/emission-ca-va-pas-la-tete-quand-la-madeleine-de-proust-permet-de-mieux-nous-connaitre

A lire :
Dr. Dilek Altunay, LANGUAGE LEARNING STRATEGIES
USED BY DISTANCE LEARNERS OF ENGLISH: A study with a Group of Turkish Distance Learners of EFL, Kemal University, Faculty of Science and Letters, Department of English Language and Literature, Tayfur Sökmen Campus, Antakya, HATAY

Dewaele Jean-Marc, « Variation, chaos et système en interlangue française », Acquisition et interaction en langue étrangère [En ligne], 17 | 2002, mis en ligne le 25 août 2008, consulté le 08 août 2015. URL : http://aile.revues.org/1030

Lieury Alain, « Mémoire et apprentissages scolaires. », Ela. Études de linguistique appliquée 2/2003 (no 130) , p. 179-186 URL : www.cairn.info/revue-ela-2003-2-page-179.htm

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2 commentaires sur « Mémoire, mémoire… rappelle-toi bien de mes souvenirs ! »

  1. Merci Nathalie pour votre commentaire !
    Votre article est très clair et je vous rejoins complètement sur l’importance de cette mémoire dans l’apprentissage d’une langue. Vous vous adressez à des étudiant.e.s mais pour nous enseignant.e.s vos recherches nous sont bien utiles. Car si finalement, c’est le travail personnel de l’élève, nous sommes ici aussi pour les guider et favoriser leur apprentissage.
    Au plaisir de lire d’autres de vos articles !

    Aimé par 1 personne

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